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Pourquoi les médecins doivent apprivoiser les algorithmes

Ouvrez TikTok, Instagram ou YouTube Shorts. Tapez « arthrose », « fatigue chronique » ou « perte de poids ». En trois secondes de défilement, vous tomberez sur une cure miraculeuse ou un magnétiseur autoproclamé cumulant des millions de vues. Face à ce raz-de-marée, la médecine déplore l'abrutissement des plateformes. Mais la réalité est ailleurs : l'algorithme est neutre. Il ne favorise pas le mensonge, il favorise la rétention.

Le silence de la blouse blanche et le vacarme des charlatans

Face à la désinformation médicale qui prolifère sur les réseaux sociaux, la réaction dominante du monde médical oscille entre le dépit et le mépris : « Ces plateformes abrutissent les gens, les algorithmes favorisent le complotisme et le sensationnel. »

C'est une lecture rassurante pour l'ego académique. Mais elle est fausse.

L'algorithme de recommandation ne nourrit aucune hostilité envers la science. Il n'a aucun parti pris idéologique. L'algorithme est un mécanisme mathématique aveugle : il ne récompense pas le mensonge, il récompense la rétention. Si la désinformation santé règne sans partage sur les écrans de vos patients, ce n'est pas parce que les algorithmes sont corrompus. C'est parce que les charlatans ont appris à maîtriser l'architecture narrative du format court, pendant que le corps médical a déserté l'espace public.

« L'algorithme est aveugle au contenu. Si votre vidéo sur les signes d'un mélanome est aussi bien construite que n'importe quel contenu viral, il la poussera exactement de la même façon. »

François Mourasse — Regard-Soignant

L'illusion du diplôme face au flux « For You »

Pendant des décennies, l'autorité médicale reposait sur un sanctuaire : le cabinet, l'hôpital, la bibliothèque universitaire. Pour être écouté, il fallait franchir une porte, avoir un titre, afficher ses diplômes au mur.

Sur un smartphone, cette hiérarchie s'effondre en un glissement de pouce.

Le flux « For You » se moque éperdument de vos dix années d'internat, de votre titre de chef de clinique ou de vos publications dans The Lancet. L'algorithme ne regarde pas qui parle ; il observe le comportement de celui qui écoute. Si votre vidéo commence par un plan fixe, une voix monocorde et la phrase : « Bonjour, je suis le docteur X et aujourd'hui je vais vous présenter les recommandations de la HAS sur les lombalgies », l'utilisateur aura swipé avant la quatrième seconde.

Pour l'algorithme, ce départ immédiat est un signal sans appel : « Contenu inintéressant. Arrêt immédiat de la diffusion. »

À l'inverse, l'influenceur non diplômé commence par une image intrigante, pose une question qui brûle et découpe son propos avec une clarté chirurgicale. Il respecte la grammaire du médium. L'algorithme le pousse donc à des centaines de milliers de personnes.

La vérité scientifique n'a aucun privilège algorithmique : pour être entendue, elle doit être aussi bien mise en scène que l'erreur.

La bascule : De l'abonnement à la prévention proactive

Il y a une opportunité gigantesque que la plupart des soignants ignorent encore.

Auparavant, pour être visible sur internet, il fallait construire laborieusement une base d'abonnés. C'était le modèle de l'ancien web : vos vidéos n'étaient montrées qu'à ceux qui vous suivaient déjà.

Depuis la bascule vers les algorithmes de recommandation (le modèle TikTok adopté par Reels et Shorts), tout a changé. Les plateformes analysent désormais les intérêts latents des usagers.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Une personne de 45 ans qui s'attarde sur des vidéos de course à pied ou qui cherche discrètement pourquoi son genou craque le matin peut voir apparaître sur son écran, sans jamais s'y être abonnée, la vidéo d'un chirurgien orthopédiste expliquant en 45 secondes la différence entre une douleur méniscale et une tendinite.

C'est ce que la santé publique cherche à faire depuis cinquante ans sans jamais y parvenir : la prévention proactive. Toucher l'usager dans son quotidien, avant même qu'il ne formule sa pathologie ou qu'il ne se perde dans les méandres de forums anxiogènes.

De l'économie de l'attention à l'économie de la confiance

On reproche souvent aux réseaux sociaux d'être la jungle de « l'économie de l'attention ». C'est vrai : capter le regard relève du réflexe dopaminergique. Mais en matière de santé, l'attention n'est que la porte d'entrée.

L'attention se capte en trois secondes. L'intérêt et la confiance se construisent.

C'est là que le médecin, le soignant ou l'établissement disposent d'un avantage structurel invincible sur n'importe quel créateur de contenu généraliste :

Quand un patient découvre un praticien à travers des explications claires, pudiques et rigoureuses sur un réseau social, le lien thérapeutique commence avant même la première consultation. La consultation ne démarre plus par la déconstruction des fausses croyances glanées sur Google, mais par un dialogue éclairé.

Les 4 piliers d'une prise de parole médicale responsable
  • 1
    Soigner les 3 premières secondes (le Hook) : Formuler immédiatement la question ou l'inquiétude concrète du patient. Ni générique corporate, ni salutations protocolaires.
  • 2
    Vulgariser sans dégrader : La vulgarisation est un acte de traduction noble. Utiliser des analogies visuelles, des gestes simples et des schémas anatomiques épurés.
  • 3
    Viser l'utilité publique, pas la gloire : Le CNOM sanctionne la réclame commerciale, mais soutient l'éducation sanitaire. Expliquer les signes d'un AVC ou d'une fracture, c'est exercer la médecine.
  • 4
    S'approprier l'agilité mobile : Une vidéo verticale de 60 secondes enregistrée au cabinet avec un smartphone et un téléprompteur demande moins de deux heures par mois. La technique s'efface devant le message.

Le devoir de présence

À chaque fois qu'un médecin refuse de prendre la parole en ligne par peur du jugement de ses pairs ou par dédain des formats numériques, il ne préserve pas la pureté de son art : il abandonne un malade aux algorithmes de la désinformation.

Les plateformes numériques sont devenues la première salle d'attente de France. On peut déplorer que les gens s'y informent, ou l'on peut décider d'y entrer pour y allumer la lumière.

L'algorithme est prêt à diffuser la science. Il n'attend plus que les soignants se décident à la lui donner.

FM
François Mourasse
Fondateur de Regard-Soignant • Réalisateur & Ancien Aide-Soignant
Après plusieurs années dans les services hospitaliers et 15 ans de réalisation documentaire, François accompagne les soignants, praticiens et établissements de santé pour créer des contenus vidéo éthiques, rigoureux et captivants.
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